LA CLEPSYDRE EN DANGER

COMMUNIQUÉ DE BRUNO SECCHI
PRÉSIDENT DE LA CLEPSYDRE

 

Soutenons l'engagement associatif,
Sauvons La Clepsydre!


Les lieux où l'on s'occupe de la souffrance psychique attirent très rarement l'attention des médias et du grand public. Les professionnels qui y travaillent, opèrent dans la confidentialité, à l'écoute de la parole singulière qui leur est confiée, à l'abri des regards et des interférences extérieures. Il arrive pourtant qu'ils soient amenés à interpeller la collectivité, quand des enjeux qui la concernent les y poussent.

En effet, leur action œuvre quotidiennement à la construction, à la reconstruction, au maintien du lien social, à travers l'attention qu'ils portent à susciter et à favoriser le travail d'élaboration, qui est un travail de liaison psychique, et à lutter contre la déliaison, le déni, la destructivité. Cette action opère au cœur du sujet et dans son histoire singulière, qui est déjà, d'emblée, histoire de rapports, de relations. Ce travail invisible tente patiemment de rendre notre monde un peu moins violent, moins abusif, moins traumatisant, moins déshumanisant, moins fou. C'est une œuvre d'utilité publique, un travail de civilisation.

Au-delà des structures du service public, largement insuffisantes, le secteur associatif est très présent dans ce domaine, car ce combat suscite des engagements citoyens de nombreux professionnels, soucieux de contribuer à cet effort de Sisyphe contre tout ce qui menace chaque vie singulière et notre vie sociale de devenir invivables.

Je souhaiterais attirer l'attention des lecteurs sur le danger de disparition imminente de l'association que je préside, La Clepsydre, qui s'est engagée dans cette voie en poursuivant, depuis une vingtaine d'années, le pari d'une psychanalyse "ouverte à tous".

Aux fondements de cette expérience : le désir de créer un lieu où toute personne en souffrance puisse être accueillie et écoutée par des psychologues et psychothérapeutes guidés par la psychanalyse, sans que des questions de moyens financiers ou des préjugés liés à la psychiatrie freinent cette démarche, si difficile pour tant de personnes qui en ont pourtant besoin.

La Clepsydre offre un cadre d'intervention clinique souple à l'articulation des champs social, éducatif et sanitaire, cadre souvent complémentaire des prises en charge sociales et éducatives réalisées par les travailleurs sociaux ainsi que des suivis effectués par les professionnels du soin médical et psychiatrique. C’est également un organisme de formation et de recherche permettant de transmettre l’expérience tirée de cette approche.

Une quinzaine de psychologues et psychanalystes, salariés et bénévoles, y accompagnent des hommes et des femmes en difficulté́ dans leur vie. La très grande diversité des situations et des problématiques psychiques et sociales qu'ils accueillent, les engagent dans des rencontres thérapeutiques pouvant se dénouer en quelques rendez-vous ou demandant plusieurs années. En effet, la durée d'un suivi et la mobilisation psychique qu'ils suscitent ne sont pas les mêmes quand il s'agit, pour la personne qui sollicite une aide auprès d'un clinicien, de s'orienter dans un choix de formation, d'insertion ou de réinsertion professionnelle, d'apaiser une souffrance réactionnelle et de dénouer une difficulté ponctuelle, ou bien quand il s'agit de faire face à une problématique plus profonde, ancrée dans l'histoire familiale de la personne et/ou dans la structure de sa personnalité.

La rencontre avec un clinicien qui donne à la parole l'attention et la valeur qu'elle mérite, permet à la personne en souffrance de (re)découvrir les éléments singuliers, historiques, personnels, familiaux, sociaux et culturels qui ont permis ou empêché, en tout cas orienté ses choix conscients et inconscients. Portée par la relation transférentielle, cette (re)découverte actualise la possibilité de nouveaux choix dans tous les domaines où la personne peut (re)devenir un sujet: individuel, relationnel, professionnel… La cure (au sens classique) ou la thérapie psychanalytiques produisent pour le sujet une revisitation de l'altérité constitutive de sa construction et de sa réalité psychique, ouvrant ainsi à une nouvelle dimension éthique dans le rapport à soi, à autrui et au social en général.

Avec plus ou moins de succès comme dans toute entreprise humaine, des inhibitions sont levées, des obsessions cèdent, des angoisses s'apaisent, des peurs s'estompent, des séparations nécessaires sont débloquées, des processus de deuils s'accomplissent, des traumatismes sont élaborés… Le sujet acquiert un rapport à son existence et à sa liberté où la dimension "pathique" (s'éprouvant dans la souffrance), dans laquelle il était empêtré, peut être plus facilement abandonnée au profit d'une dimension active et "empathique" (s'éprouvant dans la rencontre vivante de l'altérité).

Les effets thérapeutiques touchent ainsi conjointement à la sphère individuelle et sociale, restaurant (ou instaurant) à la fois les conditions d'un narcissisme de vie, mais aussi d'une (re)socialisation libre.

Dans cette perspective, le travail revêt toute son importance comme champ d'épanouissement potentiel participant à l'identité personnelle et sociale du sujet et, à ce titre, il est à nouveau fortement investi, à condition, bien sûr, qu'il ne se confonde pas avec "un boulot" à tout prix. Ainsi, sans pour autant la viser frontalement, la thérapie psychanalytique, et telle qu'elle se pratique à la Clepsydre, peut contribuer à l'insertion ou à la (re)insertion professionnelle.

D'abord portée uniquement par des bénévoles, La Clepsydre a répondu à des projets des pouvoirs publics, s'inscrivant ainsi dans les dispositifs parisiens de prise en charge de la souffrance psychique et sociale. Assez vite, de premiers financements ont permis de créer quelques postes lui assurant une certaine stabilité. En un peu moins d'une décennie, l'association allait s'accroître et accueillir jusqu’à 500 personnes par an.

Mais, depuis quelques années, La Clepsydre est confrontée aux difficultés que traverse tout le secteur associatif : services des associations considérés comme services marchands, mise en concurrence, désengagement de certains services ou encore réorientation de leurs missions. Ainsi, le recentrage des financements du Bureau du RSA de la DASES sur des dispositifs uniquement dédiés à évaluer l'"employabilité" des allocataires, lui ont fait perdre les deux tiers de ses subventions (200 000 euros sur un total de 308 000€). L'Agence Régionale de Santé, quant à elle, ne finance plus du suivi psychologique individuel, estimant que celui-ci relève de l'assurance maladie laquelle, enfin, ne prend en compte que des actes médicalement prescrits. Voilà donc comment les administrations publiques, avec leurs compétences compartimentées, se renvoient la balle du financement du suivi psychologique en milieu associatif, dont elles reconnaissent par ailleurs unanimement la nécessité.

Pourtant le constat est sans appel: l'offre publique de prise en charge psychologique est insuffisante, comme en témoignent les listes d'attente interminables pour les consultations de psychothérapie dans les centres médico-psychologiques, pour lesquels le secteur associatif offre un relais précieux. Et, s'il fallait encore s'en convaincre, des études récentes confirment le moindre coût financier pour la collectivité d'une prise en charge psychologique des troubles anxieux et dépressifs, par exemple, par rapport à leur prise en charge médicamenteuse, la seule qui reste quand l'accès à un suivi psychologique s'avère trop long à obtenir dans une structure publique ou trop onéreux en libéral. Ce coût pour la collectivité est en plus ultérieurement réduit si on considère  le nombre important de bénévoles qui œuvrent dans les structures associatives. À La Clepsydre, précisément, on compte 15 bénévoles pour 4,8 équivalents temps plein salariés cliniciens et administratifs confondus.

Aujourd'hui, faute de soutiens financiers suffisants, La Clepsydre va devoir cesser ses activités. Les 300 personnes environ qu'elle reçoit actuellement subiront un arrêt brutal et prématuré́ de leur soutien psychologique, sans relais disponible, et les quelques salariés qu'elle emploie se retrouveront au chômage. Ses partenaires de terrain perdront un lieu d'orientation indispensable, reconnu pour son expérience et sa compétence. Cela mettra également fin à l’action de plusieurs psychologues et psychanalystes professionnels engagés bénévolement dans l’association, ruinant un élan d'engagement citoyen qui œuvre patiemment à restaurer du lien social.

Au-delà̀ de la situation de La Clepsydre, ce sont toutes les associations et initiatives consacrées à l’écoute du sujet, dans sa parole singulière, qui sont aujourd’hui menacées.

J'en appelle à la clairvoyance des pouvoirs publics, ville, département, État; j'en appelle à la générosité de nos concitoyens qui en auraient les moyens: ne laissez pas s'éteindre cette force mise à la disposition, en grande partie bénévolement, de la santé psychique individuelle et collective.

Soutenez La Clepsydre, soutenez l'engagement citoyen contre la souffrance psychique et sociale!

Bruno Secchi
Psychologue clinicien, psychanalyste
Février 2017